Au cœur des Vosges, dans les ateliers de Liffol-le-Grand, la manufacture Henryot & Cie perpétue depuis plus d’un siècle et demi un savoir-faire d’exception qui fait rayonner l’art français du siège bien au-delà des frontières nationales.
Entre héritage artisanal et exigence contemporaine, l’entreprise familiale incarne une certaine idée du luxe : celle qui s’inscrit dans le temps long, valorise la main de l’artisan et place la transmission au cœur de son identité.
Un héritage né au XIXe siècle
Fondée en 1867, Henryot & Cie s’est imposée comme l’une des références françaises dans la fabrication de sièges haut de gamme. Installée à Liffol-le-Grand, berceau historique du meuble français, la manufacture a bâti sa réputation sur l’excellence de son travail du bois et sur la maîtrise de techniques artisanales transmises de génération en génération.
Au fil des décennies, l’entreprise a su préserver son identité tout en accompagnant l’évolution des styles et des usages. Plus que de simples objets de décoration, les sièges et les meubles réalisés par Henryot & Cie sont conçus comme de véritables œuvres de patrimoine, destinées à traverser les générations. Chaque création s’inscrit dans une tradition d’excellence artisanale où la qualité des matériaux, la précision des gestes et le respect des savoir-faire historiques garantissent une exceptionnelle longévité.
Cette quête d’excellence s’illustre notamment à travers des réalisations emblématiques, comme la reproduction du lit de Marie-Antoinette, qui a mobilisé un travail minutieux de recherche historique et de maîtrise technique afin de restituer fidèlement l’esthétique et le raffinement du XVIIIᵉ siècle. Elle se manifeste également dans les interventions menées pour des lieux prestigieux tels que Opéra Garnier, où les exigences patrimoniales imposent un niveau de qualité et d’authenticité particulièrement élevé.
Tout en préservant les techniques traditionnelles, Henryot & Cie a également su s’inscrire dans la création contemporaine grâce à des collaborations avec des designers et architectes de renom tels que Philippe Starck, Jacques Garcia et Jean-Michel Wilmotte. Ces partenariats témoignent de la capacité de la manufacture à faire dialoguer héritage et innovation, savoir-faire ancestral et exigences du design contemporain.
À travers ces projets, Henryot & Cie ne fabrique pas seulement du mobilier : la manufacture contribue à préserver et à transmettre un héritage culturel français. Chaque pièce raconte une histoire, témoigne d’un savoir-faire d’exception et participe à la pérennité de cet art de vivre à la française qui allie élégance, durabilité et excellence artisanale.
À l’occasion du Sommet du Luxe et de la Création, Dominique Roitel a accordé une rencontre exclusive au magazine Airs de Paris. Héritier d’un savoir-faire familial d’exception et dirigeant d’une manufacture emblématique du patrimoine français, il est revenu sur l’héritage des arts décoratifs, la transmission des métiers d’art et l’influence durable de l’excellence française dans le monde du luxe.
Rencontre exclusive avec
Dominique Roitel

Vous évoquez souvent l’héritage des arts décoratifs français. En quoi cet héritage continue-t-il d’influencer votre métier aujourd’hui ?
Si l’on parle de l’héritage des arts décoratifs français, je crois qu’il fait véritablement partie de nous. Il est dans notre ADN. Nous avons toujours évolué dans cet environnement culturel et artistique qui façonne naturellement notre regard.
Lorsque vous vivez à Paris, ou même lorsque vous vous trouvez dans un lieu chargé d’histoire, vous êtes constamment entouré d’œuvres, d’objets et d’architectures d’une qualité exceptionnelle. Notre œil s’éduque au contact de cette beauté : les proportions, les détails, les formes, les matières. Cette sensibilité esthétique se transmet presque inconsciemment et devient une véritable force.
Tout cela trouve son origine dans l’héritage de Versailles. Son rayonnement continue encore aujourd’hui de nous porter. C’est une onde qui traverse les siècles et qui nourrit toujours notre savoir-faire, notre culture et notre manière de concevoir les arts décoratifs. Nous sommes les héritiers de cette tradition d’excellence, et notre responsabilité est de la faire vivre.
Votre manufacture entretient également un lien historique avec l’Opéra de Paris. Pouvez-vous nous raconter cette histoire ?
Cette histoire est intimement liée à celle de notre famille et de notre entreprise. Mon arrière-arrière-grand-père a fondé la manufacture dans les Vosges à une époque où deux éléments étaient réunis : d’une part, une ressource exceptionnelle avec les forêts qui nous entouraient ; d’autre part, la construction de l’Opéra de Paris.
Ce qui est fascinant, c’est que presque tout ce qui compose l’Opéra est parfaitement documenté : les pierres, les tissus, les bronzes ou encore les décors. Une seule partie demeure difficile à retracer avec précision : les sièges. À l’époque, aucune manufacture n’était capable de produire seule les 4 000 sièges nécessaires au bâtiment. Le travail a donc été réparti entre plusieurs artisans.
Une partie de cette fabrication a été confiée à mon arrière-arrière-grand-père. Dans nos ateliers, nous réalisions les carcasses en bois des sièges. Elles étaient ensuite transportées par train jusqu’à Paris, où le garnissage, la tapisserie et les finitions étaient effectués dans les ateliers du Faubourg Saint-Antoine, alors centre névralgique du mobilier français.
Les structures transitaient par une gare aujourd’hui disparue, située à l’emplacement de l’actuel Opéra Bastille. C’est ainsi que notre maison a participé à la construction de l’Opéra de Paris.
Plus d’un siècle plus tard, cette histoire s’est poursuivie de manière particulièrement émouvante. Lors de la grande campagne de restauration menée en 2020, nous avons eu l’honneur de restaurer plus de la moitié des sièges de l’Opéra. Une façon de renouer avec notre histoire et de prolonger un savoir-faire transmis depuis plusieurs générations.
Que ressentez-vous lorsque vous reproduisez un meuble conçu il y a plusieurs siècles ?
Pouvoir travailler sur des pièces réalisées il y a plus de 400 ans est une expérience tout à fait exceptionnelle. Cela nous permet non seulement d’observer et de toucher ces œuvres, mais aussi de retrouver les gestes et les techniques des artisans qui les ont créées à l’époque. Aujourd’hui, nous sommes capables de reproduire ces mêmes gestes et de redonner vie à ce savoir-faire ancestral.
En matière de patrimoine, c’est une richesse inestimable. Nous avons la chance de collaborer avec des maisons prestigieuses. Par exemple, nous avons participé à la réplique d’un meuble historique : la célèbre commode de Gaudreausur laquelle le roi Louis XV conservait ses médailles.
Pour ce projet, nous avons travaillé à partir des références conservées à Versailles. Nous avons repris les codes esthétiques de l’époque, reconstitué les plans et fabriqué à nouveau ce meuble d’exception. Il contient près d’une demi-tonne de bronze, et nous avons réussi à le reproduire selon les techniques utilisées sous le règne de Louis XV.
Cette réalisation démontre que notre savoir-faire n’a pas disparu. Nous sommes encore capables de maîtriser ces techniques d’excellence et de transmettre cet héritage aux générations futures. C’est ce qui rend notre métier si exceptionnel.
Dans quelle mesure les échanges avec la Chine ont-ils contribué au prestige et au développement culturel de Versailles sous Louis XIV ?
Versailles a été conçu par Louis XIV comme une vitrine du rayonnement de la France. Le château n’était pas seulement une résidence royale : il avait aussi pour vocation d’accueillir les ambassadeurs venus de toute l’Europe, mais également d’Asie, notamment du Siam et de la Chine.
Ces rencontres diplomatiques ont favorisé d’importants échanges culturels. La civilisation chinoise, reconnue pour son raffinement et son savoir-faire exceptionnel, notamment dans l’art de la soie, a profondément influencé les élites européennes. La soie chinoise était alors considérée comme une référence mondiale.
L’influence de la Chine sur Versailles est souvent sous-estimée. Les décors, les objets précieux et le goût pour les arts d’Extrême-Orient ont contribué à façonner l’esthétique de la cour. D’une certaine manière, sans les échanges commerciaux et culturels avec la Chine, l’histoire de Versailles n’aurait pas été la même.
Comment Versailles a-t-il construit et diffusé l’universalité de l’art de vivre à la française ?
Parce qu’il a acquis une dimension universelle. Et cette universalité doit beaucoup à Versailles.
Sous le règne de Louis XIV, Versailles n’était pas seulement un palais : c’était un véritable instrument de rayonnement culturel. La monarchie a cherché à diffuser un modèle français fondé sur les arts, le goût, les savoir-faire et les usages de cour. C’est ainsi que l’art de vivre à la française s’est progressivement imposé comme une référence dans une grande partie de l’Europe, puis au-delà.
Cette ambition ne s’est toutefois pas construite sans difficultés. Pour développer certaines industries de luxe, notamment la verrerie, la France a cherché à attirer les meilleurs artisans étrangers, en particulier italiens. Sous l’impulsion de Colbert, ministre de Louis XIV, des moyens considérables ont été déployés pour faire venir ces spécialistes et acquérir leurs techniques de fabrication.
Cela a parfois pris la forme de recrutements très coûteux, de réseaux d’influence, d’opérations discrètes et même d’actes relevant de ce que l’on qualifierait aujourd’hui d’espionnage industriel. Les transferts de savoir-faire suscitaient alors de fortes tensions entre États, et certains épisodes furent marqués par des violences, voire des crimes.
L’essor de l’art de vivre à la française repose donc non seulement sur une volonté politique de rayonnement culturel, mais aussi sur une compétition intense pour maîtriser les savoir-faire les plus prestigieux de l’époque.
En effet, la soie est originaire de Chine. Pourtant, au fil des siècles, Lyon est devenue l’une des grandes capitales de la soierie et ce savoir-faire est aujourd’hui indissociable du patrimoine français, n’est-ce pas ?
Vous avez raison. Lyon a su développer un savoir-faire exceptionnel qui a largement dépassé la simple maîtrise technique. Sur cet aspect, je ne suis toutefois pas le mieux placé pour m’exprimer, car ce n’est pas mon domaine de spécialité.
En revanche, en matière d’arts décoratifs, la soie est un matériau emblématique. Elle évoque la douceur, l’élégance, la brillance et la souplesse. Toutes ces qualités correspondent parfaitement à l’image que l’on associe à Versailles.
Il faut savoir qu’à l’époque, le mobilier était pensé pour s’adapter aux saisons. On parlait ainsi de « fauteuils quatre saisons ». Il ne s’agissait pas de quatre modèles différents, mais d’un même siège dont on changeait simplement les garnitures de l’assise et du dossier.
En hiver, on utilisait des garnitures en laine afin d’apporter davantage de chaleur et de confort. À l’inverse, durant l’été, elles étaient remplacées par des garnitures en soie, plus légères et plus fraîches, pour offrir un meilleur confort aux occupants.
L’élément que l’on remplaçait était ce que l’on appelait le châssis, une partie amovible que l’on retirait puis remettait en place selon la saison. Ainsi, les fauteuils se transformaient au fil de l’année sans qu’il soit nécessaire d’en modifier la structure.
Cette pratique illustre parfaitement l’alliance entre raffinement, confort et ingéniosité qui caractérisait l’art de vivre à Versailles.
D’où vient l’innovation au sein de la Manufacture ?
L’innovation fait partie intégrante de notre ADN. À la Manufacture, nous disposons d’un catalogue de près de 700 modèles, mais en réalité, nous n’en commercialisons qu’une très faible partie, environ 3 à 4 %. Notre activité est essentiellement tournée vers le sur-mesure. Chaque projet est donc une nouvelle occasion de créer, d’adapter et de réinventer nos produits.
Cette dynamique est renforcée par notre collaboration permanente avec des designers. Leur regard nous pousse à remettre en question nos acquis et à explorer de nouvelles pistes créatives. Nous avons accumulé des milliers de modèles au fil des années, et pourtant nous continuons à redessiner sans cesse nos sièges. Après tout, un siège n’est composé que de quatre pieds, d’une assise et d’un dossier, mais il existe une infinité de façons de l’imaginer. C’est cette recherche permanente qui nourrit notre capacité d’innovation.
Quel rôle jouent les nouvelles technologies dans votre métier ?
Ces dernières années, l’innovation est aussi passée par le numérique. Nous travaillons aujourd’hui avec des machines de haute précision, notamment des défonceuses à cinq et six axes. Ces équipements nous permettent de gagner en rapidité, en précision et en efficacité, tout en maîtrisant davantage nos coûts de production.
Cependant, la technologie reste un outil au service du savoir-faire humain. La créativité, le sens de l’esthétique et l’expertise ne peuvent pas être remplacés par une machine. Si le dessin initial n’est pas harmonieux, le résultat ne le sera pas davantage, même avec les meilleurs outils. C’est toujours l’intelligence humaine qui guide la machine et lui donne les instructions nécessaires pour produire des objets beaux et cohérents.
Les robots jouent également un rôle important dans la préservation de nos savoir-faire. Aujourd’hui, la transmission des métiers de la manufacture devient de plus en plus difficile, notamment en raison des difficultés de recrutement. Face à ce défi, certaines connaissances et certains gestes ont pu être intégrés aux processus numériques. Les machines ne remplacent pas les artisans, mais elles nous aident à conserver et à transmettre une partie précieuse de notre expertise pour les générations futures.
Interview: Wendy
Assistant: Charles
Rédaction: Hervé
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