À l’heure où la transformation numérique redessine les équilibres économiques et sociétaux, les secteurs de la santé, de l’industrie et des services sont confrontés à des défis sans précédent. Comment mettre la technologie au service de l’humain ? Comment accompagner les organisations dans cette mutation tout en préservant l’efficacité, la qualité et le sens ?
Pour répondre à ces questions, nous avons rencontré Clémentine Langlois, fondatrice de SCEPSOS, et Christophe Dubois-Damien, président du Comité Économie d’Ingénieurs et Scientifiques de France (IESF).
Depuis plus de quinze ans, Clémentine Langlois accompagne la transformation numérique du secteur de la santé. Avec SCEPSOS, elle développe des solutions numériques conçues pour simplifier le quotidien des professionnels de santé, réduire les tâches administratives et permettre aux soignants de consacrer davantage de temps aux patients.
À ses côtés, Christophe Dubois-Damien apporte une vision plus globale des grandes mutations économiques. Président du Comité Économie d’IESF, héritier d’une institution fondée en 1860 dont Gustave Eiffel fut l’un des présidents, il œuvre depuis plusieurs années à rapprocher les mondes de l’ingénierie, de l’économie et de la décision publique. À travers les Entretiens économiques IESF–Sciences Po, qu’il a créés, il contribue à nourrir le débat autour des grandes transformations qui façonnent notre avenir.
Leur rencontre est née d’une ambition commune : réfléchir aux enjeux de la transformation numérique bien au-delà du seul secteur de la santé. Ensemble, ils défendent une vision où l’innovation technologique s’accompagne d’une réflexion sur les usages, les compétences et l’humain.
Dans cet entretien croisé, ils reviennent sur les défis auxquels font face les organisations françaises et européennes, le rôle stratégique du numérique, ainsi que les conditions nécessaires pour construire une innovation durable, responsable et créatrice de valeur.

À l’heure de la transformation numérique, de l’intelligence artificielle et des profondes mutations géopolitiques, comment préparer les ingénieurs à relever les défis du XXIᵉ siècle ?
Clémentine Langlois :
Cette question est au cœur de la mission d’Ingénieurs et Scientifiques de France (IESF). IESF est l’une des plus importantes fédérations d’associations d’ingénieurs en France. Elle rassemble les communautés d’alumni de nombreuses grandes écoles – l’École polytechnique, Mines Paris, les Ponts, CentraleSupélec, les Arts et Métiers, entre autres – ainsi qu’un vaste réseau de scientifiques, d’enseignants-chercheurs, de dirigeants et d’experts.
Notre responsabilité est d’anticiper l’évolution des métiers de l’ingénieur et d’accompagner les talents face aux grandes transformations de notre société. Qu’il exerce dans la santé, l’énergie, l’industrie, la défense, la mobilité ou les services, l’ingénieur évolue aujourd’hui dans un environnement marqué par l’accélération des innovations, les transitions écologique et numérique, les nouvelles réalités géopolitiques et l’essor de l’intelligence artificielle.
Dans ce contexte, les compétences techniques demeurent essentielles, mais elles ne suffisent plus. L’ingénieur de demain devra faire preuve d’agilité, développer son esprit critique, intégrer les enjeux éthiques, savoir travailler dans des équipes interdisciplinaires et multiculturelles, tout en cultivant une véritable capacité d’innovation.
Former les ingénieurs de demain, c’est donc leur transmettre non seulement une solide expertise scientifique, mais aussi les clés pour comprendre un monde de plus en plus complexe, interconnecté et en constante évolution.
C’est précisément l’engagement d’IESF : anticiper les évolutions des métiers, accompagner les ingénieurs tout au long de leur parcours et contribuer à construire une ingénierie responsable, créative et ouverte sur le monde, capable de répondre aux grands défis du XXIᵉ siècle.
Christophe Dubois-Damien:
Je partage pleinement cette vision. Mais préparer les ingénieurs de demain suppose également de leur donner une compréhension des grandes transformations qui redessinent notre économie et notre environnement international.
Depuis le début des années 1980, nous sommes entrés dans ce que j’appelle la troisième révolution industrielle, fondée sur la donnée, les réseaux numériques et les technologies de l’information. Cette révolution transforme profondément notre manière de produire, d’innover et de créer de la valeur.
Dans cette perspective, il est important de rappeler que l’intelligence artificielle ne constitue pas, à elle seule, une nouvelle révolution industrielle. Elle représente une avancée technologique majeure qui accélère et amplifie la révolution de la donnée.
Cette distinction est essentielle, car elle influence directement notre manière de penser la formation des ingénieurs, les politiques d’innovation et les stratégies industrielles.
Au sein d’IESF, nous constatons qu’il existe un véritable besoin de prospective. Les ingénieurs maîtrisent les technologies, mais ils doivent également disposer d’une lecture plus globale des évolutions économiques, géopolitiques et sociétales afin d’anticiper les transformations à venir.
L’Europe n’a pas toujours mesuré suffisamment tôt l’ampleur de cette mutation, tandis que les États-Unis et, plus récemment, la Chine ont investi massivement dans les infrastructures numériques, les plateformes, les données et l’intelligence artificielle. Ces choix stratégiques redessinent aujourd’hui les équilibres de l’innovation mondiale.
L’ingénieur de demain devra donc être capable d’évoluer dans un environnement international, de comprendre les nouveaux rapports de force économiques et de développer des coopérations avec l’ensemble des grands pôles d’innovation, en Europe, en Asie, en Afrique et au-delà.
Au-delà de l’excellence scientifique et technique, il devra acquérir une véritable culture stratégique, une capacité d’anticipation et une compréhension des grands enjeux mondiaux. C’est à cette condition qu’il pourra continuer à innover, créer de la valeur et contribuer à une économie plus durable, plus ouverte et plus responsable.
L’essor de l’intelligence artificielle est-il en train de transformer durablement le métier d’ingénieur ? Quels défis cette évolution soulève-t-elle en matière de formation, d’emploi et d’innovation ?
Clémentine Langlois:
À mes yeux, la question n’est plus de savoir si l’intelligence artificielle va transformer le métier d’ingénieur : cette transformation est déjà à l’œuvre. Le véritable enjeu est désormais de comprendre comment les ingénieurs vont travailler avec l’IA. Un ingénieur expérimenté peut aujourd’hui superviser plusieurs agents d’intelligence artificielle capables d’automatiser des tâches complexes qui mobilisaient auparavant des équipes entières, notamment sur des activités de conception, d’analyse ou de développement.
Nous avons d’ailleurs assisté récemment à une conférence à l’École des Mines où plusieurs entreprises ont partagé leurs premiers retours d’expérience. Certaines expliquaient avoir considérablement réduit le volume de travail réalisé par leurs équipes grâce au déploiement d’agents IA, tout en conservant un pilotage humain. Même si ces exemples doivent être replacés dans leur contexte, ils illustrent l’ampleur des transformations en cours.
La véritable interrogation porte donc sur l’évolution des métiers et sur l’avenir des jeunes ingénieurs. Comment accompagner leur insertion professionnelle ? Comment faire évoluer les formations afin qu’elles répondent à ces nouveaux besoins ? Et comment permettre aux futurs ingénieurs de développer des compétences que l’intelligence artificielle ne remplacera pas : la créativité, le jugement, la capacité à travailler en équipe, la responsabilité et la compréhension des enjeux humains ?
L’IA ne supprime pas le rôle de l’ingénieur ; elle le redéfinit profondément. Notre responsabilité est d’anticiper cette évolution afin que cette transformation reste une opportunité pour les talents et pour notre économie.
Christophe Dubois-Damien:
Il est toujours plus facile de poser une question que d’y répondre. Face à une transformation aussi profonde, la première qualité est sans doute la modestie. Lorsque je me suis intéressé à ce que j’appelle la troisième révolution industrielle, j’ai compris que l’intelligence artificielle n’en était pas le point de départ, mais l’accélérateur le plus spectaculaire. Nous assistons aujourd’hui à une accélération sans précédent d’une transformation engagée depuis plusieurs décennies avec l’essor des données et des technologies numériques.
Pour relever ces défis, la technologie seule ne suffit pas. Il faut développer une véritable capacité d’analyse et de prospective. C’est tout le sens des ateliers de réflexion que nous mettons en place : créer des espaces où ingénieurs, économistes, sociologues, entrepreneurs, chercheurs et décideurs confrontent leurs analyses afin de transformer la réflexion en action.
La France dispose d’un potentiel scientifique et technologique considérable. L’enjeu n’est pas seulement de produire davantage d’innovations, mais de mieux fédérer les compétences et de construire une vision commune.
J’utilise volontiers l’expression d’« informatique anthropologique », car la transformation numérique dépasse largement le cadre de l’informatique. Elle modifie notre économie, notre organisation du travail, nos modèles sociaux et, plus largement, notre rapport au monde.
C’est sans doute l’une des erreurs commises en Europe : avoir longtemps considéré cette mutation comme une simple évolution technologique, alors qu’elle constitue une transformation systémique de nos sociétés.
Notre priorité est désormais de développer une véritable culture stratégique, de renforcer les coopérations entre les disciplines et de rassembler les talents. C’est à cette condition que l’Europe pourra retrouver une capacité d’initiative, renforcer sa souveraineté numérique et préparer les ingénieurs à relever les grands défis des prochaines décennies.
L’intelligence artificielle menace-t-elle l’emploi des jeunes ingénieurs ou redéfinit-elle en profondeur leur métier ?
Christophe Dubois-Damien:
Pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui, il faut d’abord prendre conscience d’une transformation majeure : nous passons progressivement d’une économie fondée sur la main-d’œuvre à une économie du cerveau-d’œuvre, où la création de valeur repose avant tout sur la capacité à produire, organiser et exploiter la connaissance.
Dans ce contexte, le modèle hérité de la deuxième révolution industrielle – fondé sur des organisations pyramidales, hiérarchiques et tayloristes – atteint progressivement ses limites. Pendant des décennies, il a démontré son efficacité. Aujourd’hui, l’économie de la connaissance exige des organisations beaucoup plus agiles.
Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si l’intelligence artificielle remplacera les individus. La question est de savoir quelles entreprises sauront l’intégrer le plus efficacement pour innover, gagner en productivité et créer davantage de valeur.
C’est précisément l’objet de nos travaux. Nous accompagnons des organisations de toutes tailles – TPE, PME, ETI ou grands groupes – afin d’identifier les usages les plus pertinents de ces technologies et leurs conséquences sur les métiers.
Prenons l’exemple du conseil. Pendant longtemps, les cabinets se sont organisés autour d’une pyramide composée de consultants juniors et seniors. Les premiers réalisaient les recherches, les analyses préliminaires et la production documentaire ; les seconds apportaient leur expertise, validaient les résultats et formulaient les recommandations.
Aujourd’hui, une partie importante de ces tâches peut être automatisée ou fortement accélérée grâce aux agents d’intelligence artificielle. Cela ne signifie pas que les compétences humaines deviennent inutiles, mais que leur nature évolue profondément.
Il faut également rappeler qu’il n’existe pas une intelligence artificielle unique. Entre les outils grand public et les plateformes professionnelles les plus avancées, les écarts de performance sont considérables. Cette situation ouvre d’immenses perspectives, mais elle peut également créer de nouvelles formes d’inégalités entre les entreprises et entre les professionnels.
Nous sommes confrontés à des technologies d’une puissance inédite. Personne ne possède aujourd’hui toutes les réponses. C’est pourquoi je crois profondément à l’intelligence collective, à l’expérimentation et au dialogue entre ingénieurs, économistes, chercheurs, entrepreneurs et décideurs. Notre ambition est simple : comprendre ces transformations pour mieux les anticiper et accompagner leur mise en œuvre.
Clémentine Langlois :
Les échanges que nous menons avec de grandes entreprises françaises, notamment à l’occasion de conférences organisées à l’École des Mines, montrent que les métiers de l’ingénierie et du développement informatique évoluent à un rythme sans précédent.
De nombreuses entreprises expérimentent désormais des solutions d’intelligence artificielle capables d’automatiser une partie des tâches techniques ou répétitives. Cette évolution conduit certaines d’entre elles à revoir leurs modes d’organisation et, dans certains cas, à ralentir leurs recrutements sur des postes d’ingénieurs débutants.
Nous observons également l’émergence d’agents d’IA capables d’assister les ingénieurs dans des activités de développement, d’analyse, de documentation ou de contrôle. L’intervention humaine demeure indispensable, notamment pour la supervision, la validation des résultats, la prise de décision et la gestion des situations complexes, mais le contenu des métiers évolue rapidement.
Cette transformation soulève une question essentielle : comment préparer les jeunes ingénieurs à un environnement où l’intelligence artificielle deviendra un outil de travail quotidien ? Notre responsabilité est d’anticiper cette évolution en adaptant les formations, en développant de nouvelles compétences et en accompagnant les entreprises comme les jeunes diplômés dans cette transition.
C’est précisément l’une des missions qu’IESF souhaite porter : créer un espace de réflexion et d’action afin d’aider les ingénieurs à comprendre ces mutations, à développer les compétences attendues demain et à faire de l’intelligence artificielle un levier d’innovation plutôt qu’un facteur d’exclusion.
Comment renforcer la coopération entre la France et la Chine dans les domaines de l’innovation, de l’industrie et des technologies ?
Christophe Dubois-Damien:
La coopération entre la France et la Chine s’inscrit dans une histoire particulière. Un élément fondateur mérite d’être rappelé : en 1964, sous l’impulsion du général de Gaulle, la France a été la première grande puissance occidentale à établir des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine. Cette décision a durablement marqué les relations entre nos deux pays et a ouvert la voie à un dialogue fondé sur le respect mutuel et une vision de long terme.
Au-delà de cette dimension historique, la France dispose encore d’atouts considérables. Elle continue de former des ingénieurs de très haut niveau et possède des savoir-faire reconnus dans des secteurs stratégiques tels que l’énergie, les transports, l’aéronautique, le luxe, les infrastructures ou encore les technologies de pointe.
De son côté, la Chine a connu, depuis le lancement de sa politique de réforme et d’ouverture à la fin des années 1970, une transformation économique, industrielle et technologique d’une ampleur exceptionnelle. Cette dynamique a fait émerger un écosystème d’innovation parmi les plus performants au monde.
Nos deux pays disposent ainsi de compétences complémentaires. La France apporte son expérience, son expertise scientifique et sa capacité d’innovation dans de nombreux domaines ; la Chine offre un environnement d’expérimentation, une puissance industrielle et une capacité d’accélération remarquables. C’est précisément dans cette complémentarité que réside le potentiel d’une coopération renforcée, au bénéfice des deux parties.
Clémentine Langlois :
Je partage pleinement cette analyse. Depuis plusieurs décennies, la coopération franco-chinoise a permis de réaliser de nombreux projets dans les domaines de l’industrie, de l’énergie, des transports, de la recherche et de la formation. Ces réalisations démontrent que nos deux pays sont capables de construire ensemble des partenariats durables et créateurs de valeur.
Aujourd’hui, dans un contexte de profondes mutations industrielles et technologiques, il est plus que jamais nécessaire de renforcer ces échanges. La transition énergétique, l’intelligence artificielle, les technologies numériques, la santé, la mobilité ou encore les industries culturelles offrent de nouvelles opportunités de coopération.
Le message que nous portons avec Christophe est simple : il est essentiel d’encourager les ingénieurs, les entrepreneurs, les chercheurs et les jeunes talents français à mieux connaître la Chine, à comprendre son écosystème d’innovation, sa culture d’entreprise et ses méthodes de travail. De la même manière, nous souhaitons favoriser l’accueil de partenaires chinois en France afin de développer des projets communs fondés sur la confiance, le partage des compétences et l’innovation.
Dans un monde où les grands défis sont désormais globaux, aucune nation ne peut innover seule. La coopération entre la France et la Chine constitue une opportunité de développer des solutions communes, de renforcer les échanges de compétences et de contribuer ensemble aux grandes transformations industrielles, technologiques et environnementales des prochaines décennies.
Dans un contexte international marqué par les tensions géopolitiques, comment favoriser un dialogue plus constructif entre la France et la Chine et dépasser les idées reçues ?
Clémentine Langlois:
Nous sommes convaincus que le dialogue est aujourd’hui plus nécessaire que jamais. À travers nos réseaux professionnels, académiques et institutionnels, nous menons un travail de sensibilisation auprès de nombreux décideurs, chefs d’entreprise, chercheurs et responsables publics afin de mieux faire comprendre les profondes transformations que connaît le monde.
Notre objectif est de créer des passerelles entre les entreprises, les universités, les institutions et les talents des deux pays. C’est en développant les échanges humains, scientifiques et économiques que l’on construit une meilleure compréhension mutuelle.
Dans un contexte international plus incertain, marqué par des tensions économiques et géopolitiques, il est essentiel de préserver les espaces de dialogue. Les grands défis contemporains — qu’il s’agisse de l’innovation, de la transition énergétique, de l’intelligence artificielle ou du développement durable — nécessitent davantage de coopération et une meilleure connaissance réciproque.
Christophe Dubois-Damien:
Pendant longtemps, la Chine a été perçue en Occident comme le « l’atelier du monde ». Cette expression correspondait à une réalité industrielle, mais elle ne décrit plus la Chine d’aujourd’hui.
En accueillant une grande partie de la production mondiale, la Chine a également acquis des compétences, des technologies et des savoir-faire considérables. En quelques décennies seulement, elle est passée du statut de plateforme manufacturière à celui de puissance d’innovation, investissant massivement dans la recherche, les infrastructures, l’industrie de pointe et les technologies numériques.
Aujourd’hui, dans de nombreux secteurs — de l’automobile aux énergies nouvelles, en passant par les télécommunications ou l’intelligence artificielle — les entreprises chinoises proposent des produits et des solutions qui rivalisent avec les meilleurs standards internationaux.
Pour autant, le regard porté sur la Chine en Occident reste souvent marqué par des représentations anciennes ou réductrices. Les débats se concentrent fréquemment sur les rivalités stratégiques, au détriment d’une compréhension plus fine des profondes mutations que connaît le pays.
Comme le souligne Hervé Machenaud, ancien directeur général adjoint d’EDF, il est essentiel d’aborder cette nouvelle réalité avec lucidité. Il ne s’agit ni d’idéaliser la Chine ni de l’appréhender uniquement sous l’angle de la compétition. Il s’agit avant tout de comprendre les nouveaux équilibres mondiaux et de construire, lorsque cela est possible, des relations fondées sur le dialogue, le pragmatisme, la réciprocité et le respect des intérêts de chacun.
C’est précisément cette approche que nous défendons : mieux connaître la Chine pour mieux coopérer, développer des partenariats équilibrés et contribuer à un dialogue international plus constructif face aux grands défis du XXIᵉ siècle.
Face aux bouleversements géopolitiques actuels, pensez-vous qu’il soit encore possible de construire une gouvernance mondiale plus coopérative et plus équilibrée ?
Clémentine Langlois :
Je pense que c’est l’un des grands enjeux du XXIᵉ siècle. Dans un monde de plus en plus interdépendant, les défis liés au climat, aux technologies, à l’énergie, à la santé ou encore à l’intelligence artificielle dépassent largement les frontières nationales. Ils appellent des réponses collectives et une coopération internationale renforcée.
À ce sujet, je recommande la lecture des ouvrages d’Hervé Azoulay consacrés à la gouvernance mondiale. Il y développe une réflexion particulièrement stimulante sur la manière de construire un modèle de coopération plus harmonieux, respectueux de la diversité des cultures, des peuples et des grands équilibres environnementaux.
Cette vision rejoint largement notre démarche. Avec Christophe, nous souhaitons inscrire notre réflexion dans une perspective internationale. Notre ambition est de contribuer au dialogue entre les pays, de favoriser les échanges de compétences et de promouvoir des formes de coopération capables de répondre aux grands défis de notre époque.
Christophe Dubois-Damien:
Sur ce point, je suis un peu plus prudent, voire plus pessimiste.
Depuis plusieurs décennies, de nombreux penseurs et responsables politiques évoquent l’émergence d’une gouvernance mondiale plus intégrée. Jacques Attali, par exemple, a souvent développé cette idée dans ses ouvrages. Pourtant, lorsque l’on observe l’évolution des relations internationales, la réalité apparaît beaucoup plus contrastée.
Après la chute du mur de Berlin, beaucoup imaginaient l’avènement d’un monde plus coopératif. Nous pensions assister à une convergence progressive des systèmes économiques et politiques. Force est de constater que cette perspective ne s’est pas concrétisée.
Aujourd’hui, les rapports de puissance reviennent au premier plan. Les grandes puissances réaffirment leurs intérêts stratégiques, les tensions commerciales se multiplient, les politiques industrielles se renforcent et les équilibres géopolitiques se recomposent. Les États-Unis, la Chine, l’Europe et les autres grands acteurs défendent chacun leurs priorités dans un environnement devenu plus compétitif.
Dans ce contexte, je crois qu’il serait illusoire d’imaginer, à court terme, l’émergence d’un véritable gouvernement mondial. En revanche, cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à renforcer la coopération internationale.
Au contraire, nous devons multiplier les espaces de dialogue, développer des partenariats concrets et construire des coopérations pragmatiques dans les domaines où nos intérêts convergent : la recherche, l’innovation, l’industrie, l’énergie ou encore les technologies.
Autrement dit, si une gouvernance mondiale pleinement intégrée me paraît peu probable dans un avenir proche, une gouvernance fondée sur le dialogue, la confiance et des coopérations équilibrées demeure, selon moi, un objectif réaliste et indispensable.
Interview: Wendy
Rédaction: Hervé
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